PERCÉES
Une mythologie du paysage.

Photographies de Fanny Vandecandelaere et Zacharie Gaudrillot-Roy

Vernissage le jeudi 19 janvier

Exposition du 19 janvier au 25 février 2023

Certains paysages nous habitent plus que d'autres, à tel point qu'ils nous parlent, même lorsqu'ils ne sont plus là. Ils semblent relever d'une mythologie, façonnant notre imaginaire, allant jusqu'à influencer notre façon d'être au monde. Dans cette exposition, nous partons d'instants propices à la résurgence de ces paysages, montrant par là que nous les traversons autant qu'ils nous traversent.

 

 

C'est en marchant ici, en fin de matinée, que c'est arrivé. C'était, je dois vous le dire, dans une rue sans grand intérêt. Le rythme monotone de mes pas sur les pavés m'avait pour de bon hypnotisé. Et c'est là qu'elle est apparue, subrepticement, comme un objet impossible à cerner mais pourtant présent. Une image qui semble venir de nulle part, comme une percée dans un ciel ombragé, s'agrippant à ma conscience et brouillant peu à peu mon regard.

Un paysage, voilà ce que c'était. Un paysage distant, hors du commun. Pourquoi ici, à cet endroit précis, entre deux murs gris, quelques pavés et un ciel découpé par les toits des immeubles ? Il faut bien reconnaître que le décor environnant n'est pas vraiment propice à ce genre de vision — et pourtant.

 

Si vous me demandiez de décrire ce paysage, ne serait-ce que dans les grandes lignes, je botterais en touche, car il est bien trop vaste pour tenir en deux phrases, et je doute d'avoir assez de papier pour ce faire. De toute façon, la description est pour le moment inutile, et vous aurez bien assez de matière en contemplant nos murs. Car chacun possède son propre paysage, et même s'il existe des points de jonction entre nos imaginaires respectifs, je préfère commencer par m'intéresser à cette étrange manifestation que l'on appelle bien souvent réminiscence.

 

L'apparente immédiateté de ce phénomène donne à ces paysages une valeur particulière, une aura proche de temps immémoriaux et impalpables. Et c'est en les collectant ici et là, au gré de nos pas, que nous reconstruisons un paysage plus grand — fantasmé, inatteignable à première vue, et cependant bien tangible. En avançant lentement, nous trouvons leurs fondements dans un passé souvent enfoui, source d'expériences déterminantes pour notre présent.

Qu'ils soient directement vécus ou qu'ils appartiennent aux sphères oniriques, les paysages que nous fabriquons sont formés d'images qui nous ont construits. Ainsi l'immédiateté d'une réminiscence telle que celle décrite plus haut n'est qu'un leurre. Car combien d'objets ici présents peuvent invoquer des images qui nous semblaient révolues ?

Je ne vous cache pas qu'en marchant ce matin, entre deux murs d'une rue pavée, j'ai dû apercevoir un objet quelconque, pourtant instigateur d'un paysage vaste et profond. Quel était donc cet objet ? Je ne saurais vous le dire. Je crois même qu'il n'est pas important de le savoir, car l'aboutissement de cette image mentale est le corollaire de multiples événements que je ne saurais réduire à une chose unique. Ainsi la véritable cause est bien plus vaste qu'elle ne nous apparaît ; elle relève d'une mythologie*, d'une construction lente qui prend ses racines dans notre berceau et s'émancipe tout au long d'une errance qui nous mène au présent. Ici, par exemple, dans cette petite rue dont le nom m'échappe.

 

C'est à partir de cette prise de conscience que l'obsession nous gagne, se transformant peu à peu en création. Nous façonnons un paysage mental, ouvertement artificiel, à partir de bribes de souvenirs sporadiques et de parcelles du présent. Mais plutôt qu'une nostalgie béate, il s'agit d'un mouvement lent, presque continu, mêlant preuves mémorielles, conscience du présent et élan vers un avenir incertain. Car il est évident que la modernité, au sens baudelairien, c'est à dire le transitoire en tant qu'expérience présente, n'est pas bannie de nos recherches. Et il ne s'agit pas plus d'une quête d'un refuge idéel que d'une fuite en arrière vers quelque chimère d'un passé révolu.

 

Si je devais poser un mot pour illustrer nos recherches respectives, je parlerais plutôt de fugue. Car celle-ci implique un retour potentiel, et n'exclut pas le monde physique. J'en veux pour preuve les escapades de Fanny Vandecandelaere à travers les montagnes, imprégnant son regard jusque dans un monde urbain pourtant aux antipodes : ici une bâche sous la lumière artificielle des phares de voitures, prenant bientôt la forme d'un sommet alpin, là un monticule de sable sur un quelconque chantier, s'apparentant à une géante escarpée, et c'est bientôt la neige qui viendra se poser sur une carrière de pierre, le long d'une route inconnue. C'est donc un jeu de piste qu'elle nous offre, brouillant les cartes et les représentations, aimant elle-même se perdre dans le décor environnant, comme si l'urbanisation frénétique de notre planète devait être perçue comme un jeu, afin de ne pas sombrer dans un cynisme fatal et amère. Mais ces grandes montagnes fantasmées n'occultent pas pour autant la réalité du présent.

 

Pour ma part, les images se mélangent bien souvent, offrant un entrelacs de paysages de campagnes et de villes, reconstituant ainsi les vicissitudes d'une errance physique et mentale. Et les objets quotidiens sont bien souvent les media d'événements lointains et pourtant déterminants. Comme si l'étrangeté du présent était ponctuée par les mystères du passé. Ainsi la fugue est-elle multiple, et je ne pourrais écarter sa définition musicale, qui semble être une parfaite analogie de ce travail en cours. Je ne saurais trop insister sur l'importance du contrepoint dans la marche, voire même dans le procédé artistique présenté dans cette exposition. Car ici, le résultat est en fait la présentation du processus de création, et le travail de scénographie fait partie intégrante de l’œuvre : les différentes lignes d'images, tels des thèmes musicaux, se superposent, se chevauchent et se contaminent, sans pour autant que l'une prenne le pas sur les autres. Les divers paysages sont ainsi traversés et intriqués entre eux, dans un mélange d'expérience et de remémoration fugitive — ou l'ironie presque naïve de faire coexister la rêverie d'une promenade rousseauiste et la modernité tragique d'un paysage en constant changement.
 

Ainsi le monde visible est perçu à l'aune de nos propres mythes, et les accepter comme tels nous permet de les convoquer au gré de nos errances et de nos recherches, sans pour autant s'y engouffrer tout entier.

J'aime à penser que cette exposition n'est qu'une étape dans un procédé au long cours, et que les travaux présentés peuvent être perçus comme des esquisses assumées, dont les artifices n'en sont pas moins honnêtes. Et je ne peux m'empêcher de terminer ce texte en paraphrasant librement Godard : ici, les images ne sont pas forcément justes, ce sont juste des images qui nous ont traversées, fragments divers et sensoriels, nous servant à recomposer nos propres paysages.
 

ZGR


 

* Il faut entendre par mythe un système de communication formé par des signes, tel que Roland Barthes le définit.